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La médersa Dar el Hadith de Tlemcen

La médersa Dar el Hadith de Tlemcen

Le texte ci-dessous est un témoignage précieux et autorisé sur la médersa de Dar el Hadith de Tlemcen. C’est la communication que le Docteur Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre, a faite au colloque international organisé à Paris par l’Association des Amis de Tlemcen les 20-21 octobre 2011, sous

la présidence du Professeur Abd El Hadi Ben Mansour

A ce colloque sont intervenus plus d’une vingtaine de professeurs et chercheurs, algériens et étrangers, sur le thème «Tlemcen, ville de culture et d’ouverture». Sur ce thème, essentiellement quatre axes ont été abordés et traités par les intervenants : Tlemcen et son Histoire locale, régionale, nationale et internationale ; Tlemcen et sa Culture religieuse, intellectuelle et artistique ; Tlemcen dans l’imaginaire des Tlemcéniens ; Tlemcen : économie et société. Passé récent et perspectives. C’est avec émotion que je me re trouve dans ce Centre culturel que nous avons eu l’honneur d’inaugurer avec le Président Chadli Bendjedid le 8 novembre 1983. Et c’est avec une plus grande émotion que je m’adresse à vous en ce 20 octobre 2011, trois jours après le 50e anniversaire du 17 octobre 1961 où des compatriotes furent jetés vivants dans la Seine, simplement parce qu’ils manifestaient pacifiquement pour l’indépendance de leur pays à l’appel de la Fédération de France du FLN.Lorsque le Président de l’Association des Amis de Tlemcen, le Professeur Abd El Hadi Ben Mansour, m’a demandé, il y a quelques mois, de venir vous entretenir de « Cheikh El Ibrahimi à Tlemcen dans les années 1930 », j’ai accepté l’invitation dans l’espoir de vous présenter un texte élaboré, une contribution digne de ce colloque. Des raisons impérieuses m’en ont empêché. Je me contenterai donc d’égrener des souvenirs d’enfance puisque Tlemcen a été le berceau des premières années de mon existence. Pour un Algérien, on ne peut parler des années 30 du siècle dernier sans évoquer un événement considérable :les fêtes du Centenaire de l’occupation de l’Algérie célébrées en 1930. Les pompes et solennités dont Alger fut le théâtre, en présence du Président de la République française en personne, semblaient vouloir transmettre au monde entier le message suivant : « sur cette terre désormais française, c’en est fini de l’Algérie libre, de l’islam et de la langue arabe ».Or, ironie de l’Histoire, c’est précisément à partir de 1931 que le colonialisme va affronter en Algerie un mouvement nationaliste redoutable constitué de deux pôles complémentaires : un pôle essentiellement politique représenté par le PPA de Messali Hadj qui a incrusté le concept d’indépendance dans les consciences algériennes, et un pôle éminemment culturel incarné par l’Association des Oulémas de Benbadis dont la phrase-clé est : l’identité algérienne repose sur le trépied amazighité-islam-arabité.En 1933, on assiste à une répartition des tâches au sein de l’association en fonction de la division administrative de l’époque (trois départements français) : Benbadis installé à Constantine est responsable de l’Est du pays, El-Okbi fixé à Alger se charge du Centre, et à El Ibrahimi est confié l’Ouest algérien. Mais, délaissant Oran, celui-ci élit domicile à Tlemcen pour les mêmes raisons historiques qui ont fait que l’ICESCO a désigné Tlemcen capitale culturelle du monde musulman pour l’année 2011.El Ibrahimi débarque à Tlemcen en février 1933, accueilli par quelques Tlemcéniens éclairés. La ville dispose alors d’une douzaine de mosquées héritées de nos ancêtres depuis les Almoravides jusqu’aux Ottomans en passant par les Ziyanides. Ces mosquées qui auraient pu abriter l’enseignement du Cheikh lui sont en fait interdites par le décret Michel qui n’autorise leur accès qu’aux imams nommés et rémunérés par l’administration coloniale.II se rabat sur des locaux de fortune avant de jeter son dévolu sur le magasin de Mohamed Bouhadjar (un de ses disciples) qui, tous les jours, de 5 à 8 heures du matin, se transforme en salle de cours où le Cheikh, devant un auditoire de quelques dizaines d’étudiants, dispense des cours d’histoire, de littérature, de grammaire et de linguistique. Au crépuscule, le même magasin se transforme en salle de prière où, entre le maghrib et le ‘ichâ’, le Cheikh donne un cours ouvert au grand public sur l’exégèse coranique, le hadith ou le fiqh.Ce rythme effréné ne l’empêche pas de créer une association cultuelle qui va acheter un terrain sur lequel sera édifiée une médersa dont il conçoit les plans et dont il suit la réalisation au jour le jour. II lui donne le nom de Dar el Hadith en souvenir de son séjour damascène. C’est aussi une façon symbolique de briser le rideau de fer que le colonialisme a dressé entre le Maghreb et le Machreq.

L’inauguration de Dar el Hadith a lieu le 27 septembre 1937 qui est une journée mémorable pour les Tlemcéniens. EI Ibrahimi, entouré de ses disciples, est à la gare dans l’attente de Benbadis. Tout au long du parcours qui mène à Dar el Hadith, c’està-dire sur une distance d’un kilomètre, des milliers de Tlemcéniens scandent « Allahou Akbar » au passage des deux Cheikhs à la tête du cortège.

Les visiteurs découvrent qu’il ne s’agit pas d’une médersa ordinaire comme on en avait à Constantine, Sétif, Tébessa, Alger, mais un véritable complexe culturel d’architecture hispano-mauresque, avec une salle de prière au rez-de-chaussée, une salle de conférences au premier étage et une dizaine de classes au second.Benbadis, parlant plus tard d’El Ibrahimi, le qualifiera de « muhyî Tilimsân » (l’homme qui a ressuscité Tlemcen) après une période de léthargie générée par un système colonial qui opprime les hommes, spolie leurs terres et tente de détruire leur âme en s’appuyant sur un maraboutisme qui chloroforme les consciences en encourageant les superstitions et le charlatanisme.El Ibrahimi qui est arrivé à Tlemcen en 1933 la quittera en mars 1945. Séjour de 9 années si l’on défalque les trois années passées en résidence surveillée à Aflou.Au cours de ce séjour, Tlemcen a connu une véritable révolution culturelle qui a touché tous les aspects de la vie : politique, culturel, social, économique.

1- Son enseignement proprement dit a profité à des milliers d’élèves dont je voudrais citer quelques noms.Il y a d’abord ceux qui sont devenus les enseignants de Dar el Hadith, qui ont eu le mérite d’inculquer aux Tlemcéniens de ma génération les rudiments de culture arabe et de nationalisme : Mohammed Baba Ahmed,mon maître qui est devenu après l’indépendance inspecteur général au ministère de l’Education nationale ; Abdelwahab Benmansour, qui, émigrant plus tard au Maroc, est devenu historiographe du Roi Hassan II; Hassan el Kadiri, Djilali Hadjadj, Abdellah Bouanani, Mokhtar Sebban, et Mohammed Melouka. II ya aussi des transfuges de l’école française, ceux qui, tout en préparant leur baccalauréat au collège de Slane, suivent assidument les cours du Cheikh. J’en citerai quatre : Boumediene Chafaii qui, pour éviter le service militaire français, se réfugie en Egypte et va finir par enseigner la psychologie à l’université du Caire ;Bachir Guellil qui disparaît prématurément mais à qui ses professeurs prévoyaient un destin exceptionnel d’islamologue (à l’instar d’un Ali Merad ou d’un Mohamed Arkoun) ; Tedjini Haddam devenu chirurgien puis ministre des Affaires religieuses puis de la Santé, et Abdelmajid Meziane devenu professeur de sociologie puis recteur de l’université d’Alger et ministre de la culture.

2- Sur le plan politique, les Tlemcéniens, avant l’arrivée du Cheikh, étaient divisés en deux clans irréductibles : les koroughlis et les hadars. Leur antagonisme, nourri par l’administration,s’exacerbait à la veille des élections municipales. Dès 1935, le Cheikh réussit à les unir dans une liste commune dite « islahiste » car,leur explique-t-il, nous avons un seul ennemi, le colonialisme, et nous devons combattre le triptyque : pauvreté, analphabétisme, maladie.3- Il a unifié l’élite tlemcénienne :d’une part les lettrés en arabe (essentiellement ses élèves) et les premiers diplômés de l’université française, tels les médecins Allal et Merabet, les pharmaciens Benalioua et Triki, les instituteurs Kahia-Tani et Belkherroubi, le dentiste Mesli, l’avocat Omar Boukli Hacene, l’architecte Abderrahmane Bouchama. Mais la figure la plus marquante est celle du Professeur Abdelkader Mahdad, fin connaisseur et de l’Espagne musulmane et des Mille et une nuits.A propos de médecin, je me souviens du docteur Belkhodja qui a rendu visite à mon père pour lui annoncer qu’il allait s’installer à Tlemcen. Le Cheikh lui recommande d’ouvrir son cabinet plutôt à Sidi Bel-Abbès. Et les habitants de cette ville évoquent jusqu’à ce jour cette figure estimée à la fois pour sa compétence professionnelle et ses qualités humaines.C’est également à Tlemcen qu’il présida un congrès de l’Association des Etudiants Musulmans Nord-africains.

4- Le Cheikh a encouragé la création de cercles où les jeunes peuvent se retrouver autour d’une tasse de thé pour discuter politique ou littérature,ou apprécier un concert de musique andalouse (de Cheikh Larbi Bensari) ou d’écouter une conférence. C’est aussi une façon de lutter contre le fléau de l’alcoolisme. J’ai connu deux de ces cercles : le Nadi Es-Saada face au collège de Slane et le Nadi Ach-Chabiba, rue Sidi Bel-Abbès.

5- Le Cheikh a inculqué aux Tlemcéniens l’amour du livre. Non seulement il a encouragé le développement des « Amis du livre » , bibliothèque publique où nous empruntions des ouvrages en arabe et en français, mais il a fait de la librairie de Mustafa Baghli, sise à quelques dizaines de mètres du magasin de Mohamed Bouhadja, un centre de rayonnement. Dans les vitrines de cette librairie, j’ai pu apprécier le tafsîr d’El Manar de Mohammed Abdou, les romans d’al-Manfalouti et les poésies de Chawqui, ainsi que la revue Al-Risâla de Ahmed Hassan al-Zayyat. Figurezvous que la fameuse querelle des Anciens et des Modernes qui a opposé des partisans de Mustafa Sadeq Ar-Rafii à ceux de Taha Hussein a eu des échos à Tlemcen.6- Le Cheikh a introduit le théâtre dans la vie des Tlemcéniens : enfant, j’ai assisté à une représentation du drame de Chawqi « Majnoun Leila » interprété par les élèves du Cheikh au cinéma « le Colisée » loué pour la circonstance.

7- Le Cheikh est derrière la création de la première imprimerie à Tlemcen appartenant à la famille Bedjaoui et sise face au collège de Slane, elle fut baptisée du nom d’Ibn Khaldoun.

8- De même, il encouragera l’essor du scoutisme à Tlemcen, école de nationalisme et de la discipline qui va culminer avec l’organisation d’un jamborée en 1944 regroupant des centaines de jeunes de tous les coins du pays.

9- II s’est intéressé à l’artisanat.Je me souviens de l’avoir accompagné chez Mohammed Benkalfate considéré alors comme le plus grand dinandier en Algérie. Mon père l’a convaincu ce jour-là d’accepter de former des jeunes qui vont perpétuer et son art et son nom, ce à quoi

il se refusait jusqu’alors.

10- L’influence du Cheikh n’a pas épargné les us et coutumes de Tlemcen C’est ainsi que les règles du mariage sont modifiées : avant son arrivée, les jeunes Tlemcéniens qui voulaient fonder un foyer se heurtaient à des exigences exorbitantes de la part des parents de la promise. Le Cheikh, petit à petit, abolit ces règles en instituant le mariage au franc symbolique selon la sunna. D’autre part, l’enseignement de la jeune fille qui était tabou devient chose courante au point que sur le terrain attenant à Dar el Hadith, les Tlemcéniens ont édifié la médersa Aïcha, réservée aux jeunes filles.

Cette action multiforme ne pouvait laisser l’administration coloniale sans réaction. Déjà surveillé depuis son arrivée, il est décrit dans les rapports du sous-préfet comme l’ennemi numéro

1 de la France pour ses « agissements subversifs ». Malgré les apaisements des conseillers municipaux algériens qui soulignaient que son action était exclusivement culturelle et religieuse et n’empiétait pas sur la politique, on commence par interdire l’enseignement de l’Histoire à Dar

el Hadith, puis on la ferme carrément le 1er janvier 1938.A la veille de la Seconde guerre mondiale, le Cheikh est sollicité par les autorités françaises pour participer à des émissions radiophoniques (la télévision n’existait pas encore) en faveur des Alliés contre l’Allemagne. Il décline l’invitation, soulignant que le peuple algérien n’est pas partie prenante à ce conflit. Il

est alors arrêté le 10 avril 1940 et transféré dans un village de sud oranais, Aflou, où il va passer trois années en résidence surveillée. Mais cela est une autre histoire.

On dit souvent que les écrits les plus pertinents, les plus percutants et les plus pénétrants de Bachir El Ibrahimi sont ceux qui s’étalent entre 1947 et 1952 sous forme d’éditoriaux de l’hebdomadaire El Bassair. Cela est vrai, mais il n’est pas moins vrai que c’est à Tlemcen, en 1935, qu’il a écrit l’analyse la plus profonde de la philosophie de l’Association des Oulémas.C’est à Tlemcen également, dans un article pour la revue El Chihab de juillet 1936, qu’il prend position contre le projet Blum-Violette parce qu’il ne répond pas aux aspirations du peuple algérien et qu’il doit faire place à un projet préparé par les Algériens et prenant en compte les composantes de l’identité algérienne.

C’est à Tlemcen enfin qu’il a rédigé un autre article pour la revue El Chihab d’octobre 1936 où il écrit « que les droits pris par la force ne peuvent être reconquis que par la force.» Je me suis permis de mentionner ces documents qui existent ; mais malheureusement, pour certains historiens de l’Algérie contemporaine, le document écrit en arabe est un non-document. Je reviens à mon sujet et je voudrais terminer par une note personnelle. Tlemcen a été le théâtre de mon enfance illuminée par l’inauguration de Dar el Hadith. Plus tard, à chaque visite de la ville, me reviennent en mémoire les images de cette journée du 27 septembre 1937. Quarante ans plus tard, en inaugurant la maison de la culture de la capitale des Ziyanides, c’est encore Dar el Hadith que je revois et j’ai l’impression de continuer l’oeuvre de Cheikh El Ibrahimi

à Tlemcen dans les années 1930.

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